La narration graphique du panneau des félins

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Panneau de lions, grotte Chauvet, © Jean Clottes

Midi Libre est un quotidien du Languedoc, traitant, d’économie, de sport, de loisir, mais présentant aussi des petites annonces. Il présente un article est écris par Georges Mattia (reporter pour Midi Libre), il présente Marc Azéma, un docteur en préhistoire à la fois réalisateur qui s’est intéressé à l’art pariétal en prônant l’homme des cavernes comme inventeur de la narration graphique en mouvement. Les grottes ornées dont il est question sont Lascaux et Chauvet, notamment le panneau des lions.

De Lascaux à la grotte Chauvet, l’homme des cavernes a inventé la narration graphique en mouvements.

Une harde de lions, mâles et femelles mêlés, surgit sur un troupeau de bisons en fuite. Oreilles en arrière, les prédateurs rugissent, la gueule de plus en plus ouverte à mesure qu’ils rejoignent l’arrière-train des proies. Nous ne sommes pas au cinéma, mais devant des images de la grotte Chauvet, sur le Grand Panneau, fresque de dix mètres.

« C’était il y a 32 000 ans. Les hommes du paléolithique ont jeté les bases de la narration graphique et de l’animation séquentielle, de la bande dessinée et du dessin animé », explique l’Audois Marc Azéma, docteur en préhistoire, chercheur associé au CNRS.

Membre de l’équipe scientifique qui étudie la caverne ardéchoise ornée, la plus ancienne connue de l’humanité, il dirige aussi l’étude de la grotte gardoise de Baume-Latrone, dont il prépare une visite virtuelle. Avec ses collègues Gilles Tosello et Carole Fritz, il a reconstitué en 3D des dessins de celle de Marsoulas (Haute-Garonne).

De son voyage dans ces salles obscures, dont Lascaux, il tire sa thèse : dès les origines, l’homme fait son cinéma : « Bien avant les frères Lumière, ces artistes ont créé des techniques et une grammaire de l’image, jalons d’une préhistoire du cinéma. »

Plans séquences, panoramique et travelling

Lui-même réalisateur audiovisuel, documentariste, Marc Azéma montre, exemples à l’appui, comment l’ancêtre réalisait plans et séquences, effets panoramiques et travelling, jouait sur l’éclairage, l’illusion du mouvement : en multipliant la queue ou les pattes d’un auroch au galop, par juxtaposition et superposition d’images, ou en exploitant les formes de la paroi…

« Ces artistes ont aussi pressenti la persistance rétinienne, qui permet à l’œil de capter, en un mouvement lié, une suite d’images. » À la lueur d’une torche, le bestiaire prend vie, avec ses sarabandes de bêtes.

Certes, le cinématographe n’a été mis au point qu’au XIXe . Mais « l’artiste des cavernes raisonne comme un cinéaste en devenir », s’émerveille Marc Azéma. Autre clin d’œil, la Salle des Taureaux à Lascaux plonge le spectateur devant un écran géant immersif à 360°, à l’instar des salles de cinéma hémisphérique actuels. Comme un flash-back inattendu sur le berceau du 7e art.

D.P

Témoignage de Jean-Michel Geneste sur la grotte Chauvet

Image de France culture pour « Le salon noir »

La radio culturelle du service publique France Culture (appartenant au groupe Radio France) nous propose le podcast d’une émission de radio, « Le salon noir » sur la grotte Chauvet. Si au premier abord on peut être surpris par la petite musique et la voix du présentateur quelque peu surfaite, le contenu est particulièrement intéressant puisque l’invité de l’émission est Jean-Michel Geneste, est un préhistorien et conservateur du patrimoine chargé de la Grotte Chauvet qui revient de la campagne d’étude au moment de l’enregistrement. L’objectif de cette émission est de retracer les avancées de la recherche française et internationale, parcourt terrains, chantiers et laboratoires d’archéologie. La présentation est faite par Vincent Charpentier, un préhistorien de formation qui n’a pas abandonné les recherches de terrain, il s’occupe aujourd’hui des recherches scientifiques sur la façade omanaise de la Mer d’Arabie (Océan Indien).

Ici Jean-Michel Geneste est-là pour parler de la grotte Chauvet tout en l’associant à ses autres travaux concernant une zone géographique totalement différente : la terre d’arnhem en Australie. Ce lien entre les deux domaines d’études n’est pas clairement établie durant  l’enregistrement, le rapprochement ne se fait qu’à la fin alors que la petite musique reprend, nous annonçant par la même occasion que l’émission est sur le point de se terminer et empêchant la pleine compréhension de la fin du témoignage

Le cœur de cet enregistrement concerne donc particulièrement la grotte Chauvet, son contexte géographique, son contexte d’étude, les différents marqueurs d’occupations humaines c’est à dire les sols d’occupation et artefacts mais aussi les peintures et gravures, les différents marqueurs d’occupations animales aussi.

Nous ne vous proposerons cependant pas un résumé de l’ensemble de l’émission mais uniquement de la partie consacrées aux peintures et aux félins.

Jean-Michel Geneste accorde une grande importance aux figures peintes sur les parois de cette grotte. Il nous parle de la technique d’étude des peintures, des relevés, mais aussi du processus de réalisation, qui éclaire d’après lui sur la mentalité des hommes qui dessinaient. Pour la réalisation des félins : la technique de l’estompe, le charbon de bois est écrasé et mélangé à la pâte, à la texture calcaire pour faire une fresque qui aujourd’hui encore reste souple et brillante.

Dans la grotte Chauvet les représentations d’animaux dits dangereux tel le mammouth, le rhinocéros et les lions occupent une place importante dans le bestiaire représenté. D’après lui, à la période Aurignacienne, les artistes avaient une prédilection pour la représentation de ces « grands géants ». Ceux-là possédaient une force physique en harmonie avec le monde, une vie sociale organisée qui a été représentée avec une multitude de détails et des postures qui ne sont pas sans rappeler les groupes humains qui ont pu exister à cette époque. Il prend l’exemple de la salle du fond qui représente le panneaux des félins chassants des bisons. Ces lions sont représentés de profils mais avec les deux yeux du même côtés; ce qui fait dire à M. Geneste qu’il faut s’interroger sur la dimension psychologique de ces animaux pour les artistes.

Représentation d'un félin de la grotte Chauvet qui semble avoir deux yeux © Jean Clottes

Représentation d’un félin de la grotte Chauvet qui semble avoir deux yeux © Jean Clottes

À la question peut-on voir dans ces peintures la première représentation de la perspective ? Ce qui daterait cette pratique d’il y a 32 000 ans, la Renaissance n’aurait alors rien inventé comme le sous entend Daniel Arasse (voir sur le sujet le blog cercamon). Geneste n’est pas aussi catégorique. Selon lui certains animaux sont représentés simplement en profil absolu, d’autres le sont avec un réel soucis de perspective, les 4 pattes étant figurées avec une différence de taille, de couleur… Cependant pour lui la représentation du mouvement est évidente (nous pouvons voir la publication de Marc Azéma à laquelle nous avons consacré un article).

Ce podcast est riche en informations et nous sommes obligés d’en passez beaucoup sous silence, mais l’écoute n’est pas longue et si vous en avez le temps vous y trouverez des explications sur les autres thèmes iconographiques de cette grotte, tel la figure féminine, les mains…

M.D.

Le mouvement et les félins dans l’art pariétal

Scène de chasse de la salle du fond dans la Grotte Chauvet, animations, mouvements et interactions des lions et des bisons

Scène de chasse de la salle du fond dans la Grotte Chauvet, animations, mouvements et interactions des lions et des rhinocéros, © hominidés.com

Marc Azéma est un chercheur au centre Cartailhac pour la Recherche et l’Etude sur l’Art Préhistorique, il fait aussi parti de l’équipe scientifique chargée d’étudier la grotte Chauvet. À la suite d’André Leroi-Gourhan il étudie la cinétique dans l’art pariétal. Un article de MidiLibre – un quotidien du Languedoc – rédigé par le reporter Georges Mattia présente cette personnalité qu’est Marc Azéma ainsi que ses études sur le mouvement dans l’art préhistorique. Une publication de Marc Azéma lui même, disponible sur Persée permet de comprendre ce que l’on entend par « animation » dans une peinture qui est par définition immobile. Persée est un programme de publication électronique de revues scientifiques en sciences humaines et sociales. L’intégralité des collections imprimées de revues est numérisée et mise en ligne sur un portail qui offre un accès à l’ensemble de ces collections et des possibilités avancées d’exploitation de ces corpus numérisés. Cette publication date de 2006 mais reste l’une des dernières études stylistiques proposées qui tienne compte de la grotte Chauvet. Du fait de la numérisation et la mise en ligne du document, certaines images ne sont pas disponibles, cependant, si vous télécharger le fichier PDF, toutes les images seront affichées. N’hésitez pas à le faire ! Elles illustrent parfaitement le texte.

Marc Azéma prend l’exemple de plusieurs grottes et de plusieurs figures animales, mais nous conserverons essentiellement les exemples ayant attrait à notre thème, c’est à dire la représentation des félins dans l’art pariétal et plus particulièrement dans la grotte Chauvet.

D’où vient ce mouvement que les chercheurs ont identifiés dans l’art pariétal ? D’après Marc Azéma :

« C’était il y a 32 000 ans. Les hommes du paléolithique ont jeté les bases de la narration graphique et de l’animation séquentielle, de la bande dessinée et du dessin animé. »

Il parait vraisemblable que les artistes du Paléolithique percevaient le mouvement de la même façon que nous « hommes modernes ». Ils étaient capable de percevoir les formes, les attitudes, les comportements des animaux qui les entouraient et à nous de voir dans les représentations pariétales une expression de l’état comportemental des animaux.

En tout, c’est un corpus de 4634 animaux, provenant de 141 sites qui sont représentés en mouvement. Marc Azéma nous explique combien cette identification est difficile car nous ne connaissons pas les conventions de nos ancêtres. Qu’est-ce qui nous permet d’affirmer que toutes les représentations ne prenaient pas vie dans les esprits et s’animaient par le reflet de l’éclairage fluctuant qu’est le feu sur les volumes irréguliers de la paroi.

Les thèmes animaliers reconnus dans l’art pariétal français (le nombre d’individus est indiqué entre parenthèse) © Marc Azéma

5 zones géographiques ont été déterminées rassemblants les grottes ornées par régions (la zone 5 est composées des grottes ardéchoises) mais des études comparatives montrent que le pourcentage d’animation varie peu d’une zone à l’autre et oscille entre 35 et 45%. Notre chère grotte Chauvet affiche à elle seule le 40,2% d’animation. Si on ne voit pas de différence suivant l’emplacement géographique, le thème est lui un indice beaucoup plus important : les espèces les plus dangereuses pour l’homme sont représentées en mouvement beaucoup plus souvent que les autres (65,5% pour le lion). Pour l’ensemble de ces raisons l’animation doit être perçue comme une récurrence dans l’art paléolithique.

L’animation ne concerne rarement tout le corps de l’animal, dans 86,7% des cas c’est la tête qui est animée. Le lion offre la plus large gamme d’expression faciales. À Chauvet, chaque félin est différentié, par sa bouche ouverte à différent degré, le travail des babines, le détail des crocs menaçant. Ces lions sont interprétés suivant toute une gamme de comportements : feulant, soufflant, grognant, rugissant.

Animation de la tête et expression faciales des félins de Chauvet. Dessin J. Clottes et M. Azéma, 2005

Animation de la tête et expression faciales des félins de Chauvet. Dessin J. Clottes et M. Azéma, 2005

Pour formuler le temps il existe deux processus de décomposition du mouvement, la décomposition par superposition d’images successives ; on verra par exemple un bison avec six pattes, ou la décomposition par juxtaposition d’images successives ; les animaux sont représentés les uns à la suite des autres dans des postures différentes. L’expression du mouvement est encore plus marquée par l’étude des rapports interspécifiques. En effet, les représentations d’art pariétal représentent une sorte de réalité éthologique, le plus marquant est l’interaction entre les félins et les autres animaux. Lorsqu’un prédateur est représenté, les herbivores sont eux figurés avec un comportement de fuite. On trouve des représentations très explicites dans la grotte Chauvet notamment le cas de l’alcôve des lions (représentée ci-dessous). Chevaux, bisons et aurochs s’enfuient de part et d’autre des lions (au fond de l’alcôve 4 lions représentés en posture agressive).

L’alcôve des Lions © Fritz C. Tosello G., 2007

Les scènes de chasse comme l’alcôve du lion ou le panneau de la salle du fond à Chauvet mais aussi dans la grotte de La Baume Latrone (un félin pourchasse des mammouths) sont parmi les animations le plus courante. On y retrouve les différentes étapes de la chasse réelle des félins: la recherche de la proie, tête haute, la surveillance à distance tapi, la poursuite, le mouvement où le prédateur s’abat sur sa proie.

En conclusion, l’animation dont Marc Azéma fait si grand cas se résume véritablement aux « scènes ». Leur étude a permis de montrer que les artistes préhistoriques étaient doté d’un véritable sens de l’observation. Mais surtout cela montre que les figures animales, félines ou non, ne sont pas figurées sans un respect de leur entourage. On pourrait presque parler de contexte, chaque peinture influence l’autre.

M.D.